Scepticisme et pseudo-scepticisme

Connaissez-vous les pseudo-sceptiques, ces soi-disant sceptiques qui ne le sont pas (ou pas) et qui pourrissent (ou pas) la zététique. Qui emploie ce terme et d’où vient-il ? Pour le savoir il faut revenir aux origines du sens moderne de zététique et découvrir un sceptique pas assez connu, puis analyser les utilisations de ce terme aujourd’hui…

La zététique d’Henri Broch

Le professeur Henri Broch l’introduit pour la première fois en France dans son cours de Zététique. Il la définit par « l’Art du doute », celui-ci étant un procédé plutôt qu’une fin. La zététique a pour but d’étudier avec une approche scientifique tout sujet pouvant l’être. Elle s’intéresse aussi beaucoup aux sophismes (volontaires ou involontaires) et aux biais cognitifs qui faussent autant nos jugements que notre argumentation. Henri Broch est aussi connu pour ses discours assez, disons, raides. Je me permet d’être court sur ce sujet mais j’invite ceux qui ne connaissent pas ce terme à l’approfondir par la lecture des diverses sources placées en fin d’article.

Le scepticisme de Marcello Truzzi

Marcello Truzzi est le fondateur du Zetetic, et a ainsi été le premier a réintroduire le mot dans le monde moderne. Ce journal fut publié par le CSICOP (Committee for the Scientific Investigation of Claims of Paranormal) que Marcello Truzzi cofonda avec Paul Kurtz. Le journal qui, au départ, se voulait un lieu de rencontre entre divers acteurs du paranormal, se concentra peu a peu sur la réfutation des discours para-scientifiques sous l’insistance de Paul Kurtz. Marcello Truzzi décida alors de quitter le CSICOP.

Le désaccord vient surtout de la pratique du debunking (que Truzzi appelle « la moquerie » ) et de certaines notions d’épistémologie notamment la charge de la preuve et à qui elle revient. Truzzi soutient une charge de la preuve symétrique, c’est-à-dire que si quelqu’un affirme l’inexistence de quelque chose, il doit supporter la charge de la preuve autant que celui qui affirme son existence. Il est aussi celui qui a dit en premier « Et lorsque de telles affirmations sont extraordinaires, c’est-à-dire lorsqu’elles impliquent une révolution des théories scientifiques déjà établies et vérifiées, nous devons demander des preuves extraordinaires. » dans le Zetetic bien qu’il serait revenu dessus en déclarant que c’était un illogisme.

Marcello Truzzi fonda alors le Zetetic Scholar, magazine qui répondait a ses critères de neutralité envers le paranormal. Il aurait aussi donné son soutient à la parapsychologie (l’étude de divers phénomènes psy tels que la télépathie), qu’il pensait être une proto-science (soit une science en devenir).

Et les pseudo-sceptiques dans tous ça ?

Le pseudo-scepticisme fut une notion introduite dans un texte du  Zetetic Scholar, n° 12-13, 1987 (dont la traduction est disponible ici). Écrit par M.Truzzi, le texte présente les différences entre « Le véritable sceptique adopt[ant] une position agnostique […] » et « Les critiques faisant des affirmations négatives, mais se qualifiant à tort de « sceptiques » », soit des pseudo-sceptiques. La critique porte notamment sur la question de la charge de la preuve qui est, selon M.Truzzi, mal appliquée par ces pseudo-sceptiques. Il leur reproche aussi de choisir la possibilité la plus probable et de ne pas prendre en considération les autres, et ainsi d’arrêter net les recherches sur ce qui peut être une véritable anomalie. Cette attitude invalidant l’objectivité de l’expérimentation, elle est fortement dénoncée par M.Truzzi.

Un exemple peut-être ?

C’est là que cela se corse, si M.Truzzi n’a pas donné de nom de manière explicite, il parle des « critiques [qui] semblent satisfaits de produire des contre-explications post hoc en restant bien calés dans leur fauteuil ». Mais aujourd’hui ce terme est utilisé pour parer toute critique de la part de sceptique se rapportant à H.Broch. Ainsi ont été qualifiés  de pseudo-sceptique la thèse de Richard Monvoisin par le GEIMI (Groupe Etudiant de l’IMI, l’Institut de Métapsychique International), et même la totalité des zététiciens et des autres sceptiques ne se réclamant pas de Marcello Truzzi par l’IMI. Le terme est un leitmotiv dans leurs deux sites (Celui du GEIMI, le blog « pseudo-sceptique », est disponible ici en archive web).

EDIT du 04/12/2016 : L’IMI n’a jamais participer a la querelle autour du terme pseudo-sceptique ni commenté les agissements du GEIMI (c’est a dire la plupart du temps par Renaud Evrard qui a aujourd’hui quitté l’IMI). On ne trouve finalement que peu de références du terme pseudo-sceptique dans leur site.

Le problème de cette notion

L’invention de cette notion est, à mon sens, une erreur de la part de M.Truzzi car si les extrémistes dans le scepticisme existent (c’est indéniable, je pense), cette dénomination a tendance à séparer les sceptiques en deux clans (en France pour ce que j’ai pu constater):

  • Les vrai-sceptiques vs les faux sceptiques ;
  • Les sceptiques vs les pseudo-sceptiques ;
  • Les sceptiques de Marcello Truzzi vs les sceptiques de Henri Broch ;
  • Les sceptiques pro-psi vs les sceptiques anti-psi.

La séparation a généré une guéguerre entre les divers courant du scepticisme moderne (comme dit ici). Cette tendance à l’opposition est particulièrement voyante lors des disputes entre le GEIMI et l’Observatoire Zététique à l’occasion de la création du blog Pseudo-scepticisme, ainsi que dans la critique de la thèse de doctorat de Richard Monvoisin qui fut prise comme une attaque de la parapsychologie (alors que le sujet n’y était traité qu’occasionnellement), et engendra une série de contre-critiques et de contre-contre-critiques.

De plus, cette manière de donner à la zététique française les caractéristiques de celle d’Henri Broch est totalement injustifiée. C’est plus qu’une erreur, c’est un préjugé. Ainsi, considérer que les zététiciens sont obligatoirement durs envers les tenants, ou autrement dit sont fermés d’esprit, est une généralisation abusive, et penser que comme on se réclame du scepticisme de Marcello Truzzi on est plus sceptique que les autres, est également une forme de généralisation abusive.

Est-il nécessaire de déclarer des pans entiers du scepticisme comme étant pseudo-sceptiques ? Non. Il faut juger des travaux individuellement et accepter qu’une critique puisse être critiquée. L’intérêt du terme pseudo-sceptique est de traiter un travail en dehors de toute autre considération, de juger si dans un travail il y a bien eu une suspension de son jugement. Mais à l’heure actuelle son utilisation est trop souvent dirigée contre des personnes, et n’est fondée que sur une partie du travail de la personne.

Cette attitude, je trouve, nuit gravement à la coopération entre tenants et sceptique qui est pourtant à la base même de la zététique et du scepticisme en général. Les deux disciplines ont besoin de ce contact, et la notion de pseudo-scepticisme nuit à celui-ci. Il existe autant de scepticismes différents que de sceptiques. Tous ne sont pas ouvert, certains sont particulièrement hostiles envers les pseudo-sciences ou le créationnisme, mais d’autres essayent de collaborer avec les tenants d’affirmations extraordinaires sans pour autant se réclamer de la zététique de Truzzi.

Et finalement

Henri Broch et Marcello Truzzi n’ont pas la même approche du scepticisme, et donc ceux qui se réclament de l’un ou l’autre (sans pour autant en suivre toute les idées) peuvent aujourd’hui s’opposer. Le terme pseudo-sceptique est utilisé dans cette opposition mais souvent de manière erronée. Cela entraîne des généralisations abusives et un rejet de la participation des sceptiques, avec comme argument qu’ils sont pseudo-sceptiques. Cette utilisation frauduleuse montre la détérioration des relations, entre les différents scepticismes et entre sceptiques et tenants. Heureusement des dialogues se forment comme entre le GEIMI et l’OZ, même s’ils n’ont pas donné suite.

Je pense qu’il est primordial de rappeler qu’il existe autant de scepticismes que de sceptiques différents, et qu’il n’est pas nécessaire de se positionner entre Henri Broch ou Marcello Truzzi. Ce n’est qu’un choix qui ne définit pas pour autant une approche sceptique.

EDIT du 04/12/2016 : Les relations entre l’OZ et Renaud Evrard, qui était l’auteur de la plupart des critiques de la part du GEIMI, se sont considérablement améliorer. Celui-ci a aujourd’hui quitté l’IMI et le GEIMI, a produit plusieurs interview sur le podcast Scepticisme scientifique et est venu donné une conférence a Skeptics in the Pub Bruxelles (il fait aussi parti du CIRCEE). Il n’y a plus de tensions entre l’OZ et le GEIMI actuel du fait que celui-ci est assez discret. Merci a Jeremy Royaux pour ces informations.

 

Comme promis quelques ressources sur la zététique :

Et d’autres sur le scepticisme selon Marcello Truzzi :

Sur la bonne communication entre sceptiques et tenants :

Le texte du Zetetic Scholar de Marcello Truzzi  :

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14 réflexions sur “Scepticisme et pseudo-scepticisme

    1. Le sceptique est aussi celui qui, dans son processus de recherche de connaissance, suspend son jugement. Et c’est cela que reproche Truzzi aux pseudo-sceptiques, de ne pas suspendre leur jugement pour finalement prendre en compte seulement ce qui les conforte dans leurs opinions.
      Je ne vois pas quelle est la pertinence de votre lien ?

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      1. En effet, le sceptique suspend son jugement tant qu’une thèse n’a pas été démontrée.
        C’est le cas de la thèse du NIST sur la 3ème tour du WTC. Elle dit que cette tour s’est effondrée à cause d’un incendie, alors que cette thèse n’a pas été démontrée, elle est basée sur des données classifiées.

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        1. Cette théorie a été produite par un centre d’investigation, et résulte donc je suppose d’un faisceau de preuves suffisant pour l’accréditer.
          Mais ce n’est pas le sujet. Les théories conspirationnistes à côté, tiennent-elles debout ? On a beau dire que la théorie non-conspirationniste n’a pas été démontrée, c’est celle qui semble la plus probable, donc celle vers laquelle le sceptique penchera, sans toutefois affirmer qu’elle est absolument vraie.

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        2. @crayongra Cette théorie a été produite par le NIST et repose principalement sur un modèle informatique classifié, ce n’est donc pas suffisant pour l’accréditer.
          Ce n’est pas aux sceptiques de démontrer qu’elle est fausse, c’est à ceux qui sont convaincus par cette théorie de nous donner de bonnes raisons d’y croire.

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  1. À vrai dire, je ne pense pas que le problème débute avec l’appellation « pseudo-scepticisme » mais que celle-ci commence déjà avant, avec le rejet de tout ce qui s’assimilerait au relativisme, à commencer par la position de Jean-Claude Passeron qui explique en 1994 dans homo sociologicus, que dans les science humaines, chaque situation est localisée dans un contexte historique qui la rend unique; que par conséquent, le processus de généralisation ne peut se faire qu’en choisissant arbitrairement les variations qui seront considérées comme pertinente ou laissée sur le coté; ce que Passeron appelle un découpage sémantique.

    Or la thèse de Passeron, c’est qu’il n’existe aucun moyen de décider qu’un découpage sémantique est valide et qu’un autre ne le serait pas. Bien que Passeron se soit toujours défendu d’être relativiste, il est facile d’avoir à en supporter l’attaque si on défend ce genre de position; et c’est là, avant même la notion de pseudo scepticisme que commence la fracture, quand un certain universalisme s’arroge le droit à une vérité par défaut que certains appellent abusivement hypothèse nulle, et quand ceux-là se permettent d’excommunier ceux qui revendiquent une diversité de pensée, Le terme pseudo scepticisme n’est né que pour dénoncer le comportement de ces usurpateurs.

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    1. Il n’y a aucun problème avec le fait de revendiquer une diversité de pensée, chacun croit et pense ce qu’il veut. La diffusion et la justification des pensées doivent par contre répondre à certaines questions. Il est normal qu’une hypothèse non testable soit rejetée par les sceptiques, ou qu’une théorie basée sur un argumentaire fallacieux ou déjà réfuté le soit également.
      Donc je ne sais pas si l’on peut réellement « revendiquer » une pensée différente (dans le domaine du testable en tout cas), mais qu’on serait plutôt amené à adopter une pensée différente.

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      1. Sans doute, mais ça n’est pas ça qu’on observe chez les pseudo sceptique. On trouve plutôt des choses comme de l’ostracisation de certains auteurs sur base de leur réputation, et quand on élimine les opinions divergentes sans les critiquer sur le fond, on fabrique l’illusion d’un faux consensus, qui justifie largement l’appellation de « pseudo-scepticisme ».

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  2. ‘Soir
    Super projet ce blog, la démarche de parler de zététique n’est pas une mince affaire, on le voit à la réaction des gens quand on essaye de faire preuve de scepticisme au quotidien…
    J’ai découvert cette page grâce à la Tronche, et je soutiens le projet ! D’ailleurs comme le fait remarquer Mr Buisseret (dont j’apprécie également les vidéos !) c’est vrai que ça mériterait une relecture… Seriez-vous intéressé si je vous proposais de relire vos articles, uniquement pour corriger les fautes ? Je ne me permettrais pas de reformuler quoi que ce soit, hein. En tout cas à titre personnel ça serait gratifiant de participer à ce que je considère être un acte citoyen !
    Bonne continuation !

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    1. Tout d’abord, merci pour votre proposition.
      On ne peut pas dire que la grammaire soit mon point fort et c’est pour cela que je vais accepter votre proposition. Toutefois je ne m’oppose a aucune critique et si vous avez la moindre objection a opposé a l’un de mes articles j’en tiendrai compte

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  3. Ouille, l’orthographe est pas au top (et pourtant je suis pas un champion). Accords de genres et confusion « é » / « er »…
    Dommage car le fond de l’article est au coeur des questions que je tente de soulever à travers mes vidéos. Un bon coup de correcteur et je le partage 🙂

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    1. L’article a été mis en ligne de manière un peu prématurée et je n’avais pas prévu que la TeB me partage aussi rapidement.
      Une deuxième relecture est au programme ce soir même. J’ai déjà corrigé quelques fautes.

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