Scepticisme et scientisme: une même posture ?

Une réponse courante faite aux zététiciens et aux autres sceptiques lors des débats est de les traiter de scientistes. Simple, efficace et fallacieux, cet ad hominem est renforcé par la connotation extrêmement négative du terme et des différents sous-entendus qui l’accompagnent. Cela a souvent lieu quand un argument scientifique ou pseudo-scientifique surgit dans un débat idéologique.

Pour certains, le scepticisme est une posture scientiste, chose contre laquelle il faut lutter, le scientisme étant immoral (ce que je développe plus loin). Ils sont souvent associés lorsqu’un sceptique intervient dans un débat idéologique pour dénoncer un argument fallacieux ou invalide factuellement.

Cependant, le scientisme et le scepticisme sont deux positions difficilement comparables et lorsqu’elles le sont, c’est souvent en les caricaturant. Leurs véritables postures sont-elles vraiment comparables ?

La vision commune du scientisme

En premier lieu, il faut comprendre que le scientisme a été largement façonné par ses opposants, ce qui ouvre grand la porte aux critiques faciles.

On peut donc retrouver de nombreuses définitions grossières.

Celle qui fait passer le scientisme pour une religion :

Celui qui a comme dieu : la Science

Celle qui le fait passer pour un dogmatisme scientifique :

Croyance irraisonnée en la validité non contestable des résultats de la science

Celle qui fait passer la science pour une position morale :

Croyance que le progrès scientifique est bon et que la science est la référence morale absolue

Certaines postures (souvent plus connues que le scientisme lui-même) sont parfois qualifiées de scientistes tel que le transhumanisme ou l’eugénisme.

Le scientisme, la définition

Il faut comprendre que le scientisme a été une notion surtout forgée par ses opposants, très peu de penseurs s’étant réclamés du scientisme. En revanche beaucoup ont collé cette étiquette sur leurs ennemis. Ceci la rend particulièrement difficile à définir. Faut-il utiliser les définitions de ses adversaires (celles-ci étant plus ou moins pertinentes), ou la définir selon l’usage qu’en fait Felix le Dantec, qui fut le premier à se dire ouvertement scientiste ? Même si le terme était déjà apparu précédemment en réaction au livre L’Avenir de la Science de Ernest Renan ? La question est complexe et j’ai choisi de prendre la définition de Benoît Spinosa de sa conférence sur le scientisme que je conseille à tous pour une compréhension profonde du scientisme (le résumé que j’en fait ci-après n’est qu’un simple substrat) :

Le scientisme est défini comme le triomphe prétendu de la science contre toute forme de subjectivité. Sa confiance en l’unité des savoirs n’a d’égale que sa confiance en l’avenir de l’humanité (ce sont là deux formes de finitisme). Par sa méthode, sa rigueur, son langage univoque, il prétend unifier tous les savoirs en un seul discours, le plus souvent physique, et orienter socialement et politiquement sa théorie pour s’emparer du monopole de l’universel, du sens unique de l’absolu et de l’avenir construit de l’humanité tout entière.

Benoît Spinosa, Quelques remarques sur la notion de scientisme (conférence)

La science peut-elle juger de la beauté d’un tableau ? Peut-elle résoudre nos questions existentielles ? Transformer l’attirance de deux personnes en simple équation mathématique la privant de toute subjectivité ? Le scientisme dans sa forme la plus pure répondrait avec un retentissant oui.

Ce qu’il faut comprendre c’est que le scientisme a une prétention hégémonique à propos… d’à peu près tout, en fin de compte. Tout y passe :

Gouvernement :

  • La gouvernance idéale  est un gouvernement formé de scientifiques et d’experts permettant de résoudre chacun des problèmes de la manière la plus rationnelle et la plus adaptée possible sans faire laisser de place a la politique et aux idéologies.

Religion :

  • Dieu n’existe pas, il est possible de le prouver. Les questions métaphysiques n’ont aucun sens et il est inutile de les étudier.

Questions existentielles :

  • La science permet d’y répondre. (Comment ?)

Morale :

  • Toute situation morale peut être résolue rationnellement sans avoir recours à la morale.

Subjectivité :

  • Toute subjectivité peut être réduite à une base purement objective donc toute opposition due à la subjectivité est un simple problème de logique, qui peut être départagé objectivement en suivant les règles de la logique mathématique.

Et d’autre encore…

On voit ici une bonne partie des opinions scientistes et aussi déjà quelques réfutations des précédentes définitions, la référence morale n’est pas la science car tout problème de ce type peut être résolu sans y avoir recours. On peut dire dans ce sens que le scientisme se veut amoral. La science n’est pas non plus un dieu, elle n’est pas une entité morale, elle n’est que le moyen de « s’emparer du monopole de l’universel, du sens unique de l’absolu et de l’avenir construit de l’humanité tout entière. »  A vrai dire, ce ne sont pas les résultats de la science, les connaissances qui sont obtenues par la méthode scientifique qui sont incontestables, mais les solutions qui sont apportées par ces connaissances qui ne peuvent qu’être les meilleures solutions.

Toutefois il ne faut pas croire que le scientisme ne souffre pas de ses incohérences, la plupart de celles-ci se trouvant en effet à la racine de l’idéologie :

Le problème de la réduction du langage à une base purement logique est traitée sur le blog Philosophie Des Sciences en deux parties : ici et ici

Un autre problème est que le scientisme implique un finalisme, ce qui n’a rien de scientifique :

[…] La connaissance n’est pas ici une catégorie, un mode de la vision, elle est un mode, un ressort de l’action, elle est un moyen pour un but, elle suppose l’existence du but, elle implique finalisme. […] Le scientisme implique donc finalisme, finalisme au sens le plus métaphysique. Il suppose en fin de compte, dissimulée sous mille réticences, cette hypothèse que la vie a une fin prédéterminée, un sens, une direction connaissable et que l’organisation scientifique de la vie consisterait, après avoir distingué cette direction, à y pousser l’humanité. Or aucune conception n’est plus contraire à l’esprit scientifique que cette croyance en un finalisme métaphysique. C’est purement et simplement un acte de foi et le scientisme relève, sous ce jour, d’une croyance idéologique comme les diverses religions relèvent de la croyance théologique. C’est une croyance parce qu’aucun de ces postulats – le monde tend vers une fin – tout est connaissable – ne peut être démontré. […]

Jules de Gaultier, Revue philosophie de la France et de l’étranger, 1911. (citation dans son entièreté disponible ici

Petite remarque sur le positivisme d’Auguste Comte : il est souvent décrit comme étant scientiste, alors que de nombreux éléments caractéristiques en sont manquant, notamment l’aspiration métaphysique. Si les deux philosophies peuvent se recouper en certains points (la conviction que le progrès scientifique est bon, par exemple), elles ne sont pas semblables, et malgré les défauts dont souffre le positivisme de Comte il ne peut être qualifié de scientisme.

Et les différences alors ?

On peut voir d’ici certains parallèles qui peuvent être faits entre les deux postures, avec en premier lieu la science et la confiance en celle-ci. Il serait facile de voir dans le sceptique et le scientiste la même foi inconditionnelle en la science en toute circonstance.

Ce qui nous amène aux différences fondamentales de ces deux postures. J’en développe trois ci-dessous mais il n’est pas exclu qu’il y en aient d’autres toutes aussi importantes. C’est sur la première que reposent plus ou moins les deux autres mais il m’a semblé nécessaire de les détaillées tout de mêmes:

Le domaine scientifique

La science est, par nature, matérialiste. C’est-à-dire qu’elle n’explique pas des événements naturels par des actions ou entités surnaturelles. Néanmoins, cela implique en contrepartie de ne pas s’exprimer sur la métaphysique. Non pas de la « descendre » ou de proclamer son inutilité mais plutôt d’exclure cet objet de son champs d’étude pour une raison évidente de cohésion. Logiquement, expliquer un événement sans intervention métaphysique et en même temps étudier une métaphysique (qui nécessite par nature un recours à la métaphysique) est impossible.

Le fonctionnement de la science ne lui permet pas non plus de produire des idées. Elle ne fait qu’expliciter les lois qui sous-tendent le monde. De la manière la plus exacte et la plus objective possible, elle n’est qu’une tentative d’expression du réel. Des théories scientifiques peuvent ensuite être utilisées pour justifier des idées, alors que leur rôle premier n’était que descriptif. Citons le darwinisme social comme une utilisation fallacieuse d’une théorie scientifique, qui lui n’a absolument plus rien de scientifique. Les idées sont indépendantes des faits, même si -ce qui n’est pas forcément souhaitable- elles s’inspirent de ceux-ci.

La morale

La morale est aussi un gros point de divergence. Le scientisme est amoral (pas immoral dans l’absolu), son choix dans une situation morale est conditionné par les conséquences les plus optimisées.

De son côté, le scepticisme n’est absolument pas une position morale. Il n’en a que faire dans le sens où les sceptiques ont leurs propres positionnements moraux indépendamment du scepticisme. Celui-ci ne se prononce pas sur la morale mais ne la nie pas non plus. Encore une fois, il y a une différence entre là où s’arrête la science et où commence l’homme.

Le rapport aux idéologies

Le scepticisme et la zététique entretiennent un rapport très particulier avec les différentes idéologies et plus particulièrement les militantismes qui les diffusent. Cela fera l’objet d’un article à part. Pour l’instant, contentons-nous de dire que le scepticisme laisse libre court à toute idéologie et là non plus ne se prononce pas sur la validité ou l’invalidité de celles-ci. Le scepticisme s’occupera seulement des arguments de nature factuelle et scientifiques ainsi que des fautes de logique (paralogismes), voire des sophismes qui se cachent derrière les discours militants.

Quant à lui, le scientisme est une idéologie qui proclame explicitement sa supériorité absolue sur toute autre par son critère scientifique. Là encore il y a une différence et pas des moindres.

Conclusion

Le scientisme est une notion difficile à définir de par sa nature un peu particulière, toujours décrié par ses opposants mais jamais -ou presque- revendiqué. C’est presque un homme de paille à l’échelle d’une idéologie toute entière. Finalement une question se pose : est-il possible de définir objectivement le scientisme ? J’ai essayé de m’approcher de cette définition sans pouvoir la garantir.

Maintenant que la question de la définition est réglée, on peut légitimement se demander si le scepticisme s’approche du scientisme. Et la réponse est non. La différence se trouve principalement dans la conception de la science et dans la place qu’elle occupe ou devrait occuper dans la société. L’idéologie n’a pas une valeur de science, ni la science d’idéologie.

On se rend vite compte que le terme scientisme ne s’applique pas au scepticisme. Alors pourquoi est-il utilisé ainsi ? Sûrement à cause d’une mauvaise compréhension du scientisme, ainsi que d’un biais qui consiste à croire qu’une personne en accord avec un point d’un exposé l’est forcément avec tous les points de celui-ci.

 

Quelques ressources sur le sujet :

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