Aujourd’hui un sujet quelque peu inhabituel sur ce blog, dont l’illustrateur, qui a pris la plume pour l’occasion, avait à cœur de vous parler : les animaux et l’éthologie. Pour bien commencer, définissions les termes : l’homme est bien entendu un animal, mais par souci de rédaction, ici tout « animal » renvoie aux animaux non-humains. L’éthologie est une des branches de la zoologie, elle s’intéresse au comportement animal et humain, mais on détaillera ça plus loin. Attention, avec un « n » en plus ça donne « ethnologie », ce qui est quand même bien différent, puisque c’est la science étudiant les caractères sociaux et culturels des humains, pour savoir ce qui constitue leurs « ethnies ». Bon, on en n’est même pas à l’introduction que ça devient long… Allez, bonne lecture !

Les croyances et les idées reçues sont nombreuses concernant les animaux. La notion d’anthropomorphisme est largement répandue, et aujourd’hui beaucoup de gens ont plus ou moins conscience des biais à éviter à son sujet, et veillent à conserver une distance de sécurité entre la civilisation et les bêtes en se gardant de dresser des comparaisons hasardeuses. L’humain fait preuve d’une fâcheuse tendance à s’estimer supérieur à ses contemporains qualifiés de « non-humains », à défaut de terme plus approprié. Une définition absolue de l’homme est supposée trouver ce qui ferait de nous des êtres transcendants, ce qui nous distinguerait dans le monde du vivant. Même chez les biologistes, et en particulier dans les diverses branches étudiant les animaux, l’anthropomorphisme parasite parfois le raisonnement, agit comme un grain de sable dans l’engrenage de la méthodologie scientifique. Poser un écart par principe est salutaire et assez évident, parce que quand même, ça se voit qu’ils sont pas comme nous. Cependant, un excès de méfiance envers l’anthropomorphisme conduit vite à la tendance inverse, moins connue, et qui dessert tout autant (sinon plus ?) la recherche en éthologie : l’anthropodéni.

L’anthropomorphisme…

L’anthropomorphisme est l’attribution de caractéristiques comportementales ou morphologiques humaines à toute entité non-humaine. Il peut être appliqué à n’importe quoi : des objets, des idées, des êtres vivants, des phénomènes naturels… On parle par exemple de la « tête d’une entreprise ». Il est plus ou moins justifié, et la plupart du temps aisément discernable de la réalité. Tout le monde sait (enfin j’espère) que les lapins ne marchent pas sur deux jambes et ne parlent pas, bien qu’un certain Bugs Bunny tente de nous le faire croire.

Quand l’anthropomorphisme intervient en éthologie, il projette des motivations et des émotions humaines sur l’animal. Brièvement et pour clarifier les choses, il n’est nullement postulé que ces motivations et émotions sont propres à l’homme, et le terme animal se réfère au non-humain. Ces notions sont explicitées tout au long de l’article… Une telle projection cause parfois des problèmes, graves ou non, qui découlent d’une mauvaise compréhension et/ou interprétation des comportements animaux. Que doit-on comprendre face à telle action ? Comment réagir ? A-t-elle le même sens dans un contexte différent ? A-t-elle au moins un sens ? Le réflexe anthropomorphe permet au moins une tentative de réaction, qui semble aller de soi. En essuyer les déboires, par exemple en se faisant agresser par les singes qu’on pensait bien connaître et qu’on voulait naïvement étudier, tend à confirmer que les animaux ont cependant leur propre caractère.

…et l’anthropodéni

La méfiance envers l’anthropomorphisme, comme je le disais en introduction, devient un biais lorsqu’elle est poussée vers l’extrême opposé. C’est ce que l’éthologue Franz de Waal appelle l’anthropodéni. Avec l’étude florissante et relativement récente du comportement animal ainsi que de sa cognition, les éthologues tentent de mettre au goût du jour un anthropomorphisme raisonné. Effectivement, il est souvent largement justifié de caractériser des comportements animaux avec des mots employés couramment pour l’homme, et ce n’est nullement subjectif. Bien que les animaux ne s’expriment pas de la même manière que nous, ils communiquent tout autant leurs émotions, qui sont semblables aux nôtres. Faire de l’anthropodéni, c’est ne pas comprendre que les moyens de communication sont différents d’une espèce à une autre. En quelque sorte, c’est en accord avec le concept d’animal-machine de Descartes : l’animal ne fait que répondre à des stimuli par automatisme, il ne les comprend pas, ne réfléchi pas, n’éprouve pas de désir. En raisonnant de la sorte, tous les animaux sont jetés dans le même panier, et on approche de l’anti-évolutionnisme.

La cognition, qui sous-tend les comportements, est un phénomène biologique issu des connexions neuronales. Si l’on admet l’évolution, alors on admet celle du cerveau et de ses structures. Logiquement, cela revient à admettre que la cognition évolue. Or, si l’on prétend une différence si grande entre les cognitions non-humaines et humaines, on nie l’évolution de la cognition chez les animaux jusqu’à l’apparition de la lignée humaine. C’est une position anti-scientifique néanmoins adoptée largement, car nombreux sont les réticents à rapprocher humain et animal.

Rendez-nous le thé !

Ce point de vue arrogant s’observe sous différentes formes. On traite volontiers son prochain d’animal, on lui reproche d’agir « comme une bête », de se comporter « comme un sauvage ». Ceux qui se moquent en utilisant la comparaison avec les singes seraient surpris de voir que parfois, ces derniers peuvent se montrer bien plus « civilisés » que nous. L’homme ressent un besoin irrépressible de s’élever au-dessus de la nature, qui transparaît dans ses comportements et dans le langage. Une peur diffuse provoque immédiatement le rejet de toute comparaison avec ce qui lui semble être inférieur.

Une anecdote convient parfaitement pour illustrer cela : Vers 1950, le London Zoo a commencé à entraîner des chimpanzés pour faire des représentations de Tea Party, dans le plus pur style british. Dans cette vidéo de 1955, ils étaient si bien formés qu’ils effectuaient le service en bons lords maniérés, devant un public amusé et impressionné. Les chimpanzés ont finis par servir le thé si bien qu’ils renvoyaient une image d’hommes aux hommes, et cela n’a pas plu. Les responsables du show ont été forcés à apprendre à leurs singes à retrouver un comportement qui correspondait mieux à ce qu’on attendait d’eux en tant que singes. Une vidéo de 1964 montre ce que deviennent donc les Chimp’s Tea Party, plus en adéquation avec la représentations stéréotypée du singe.

L’inclination à s’estimer supérieur illustrée ici parasite souvent différents domaines d’étude, scientifiques ou non, en poussant des chercheurs à se questionner sur la distinction entre l’homme et le reste du monde animal. C’est une véritable obsession que de chercher une définition claire et non ambiguë de l’homme, un trait unique, si possible qui le rendrait par nature supérieur. La philosophie et les sciences dites humaines sont sûrement les domaines qui se penchent le plus là-dessus. Ironiquement, aux côtés de ceux qui prétendent trouver le propre de l’homme en une caractéristique, travaillent ceux qui prouvent que cette caractéristique est en fait répandue chez d’autres espèces. Il ne faut pas y voir une compétition, car seul l’un des deux partis vise un but. Un but qu’il se voit obligé de déplacer régulièrement. En effet, la connaissance objective avance, grâce aux nouvelles technologies, à l’établissement de protocoles adaptés, parfois par sérendipité, et plus elle avance, plus on comprend comment la faire avancer, notamment en apprenant les biais à éviter. Là où ceux qui cherchent le propre de l’homme formulent une théorie qu’ils tenteront de justifier a posteriori, ceux qui l’étendent à d’autres espèces utilisent une méthode scientifique dénuée d’idéologie. Quand bien même des éthologues sont intimement convaincus (oui, ça arrive d’être amoureux d’une idée) qu’une caractéristique de l’homme ne lui est pas exclusive, ces convictions n’interféreront jamais avec son travail.

Ainsi le propre de l’homme ne cesse d’être redéfini : pendant longtemps il a été la conscience de soi. Or avec des tests du miroirs et autres on sait que beaucoup d’autres animaux possède cette conscience, et pour ceux qui échouent la question se pose de savoir si le test est adapté ou non (mais j’y reviendrai). Le langage, défini comme l’utilisation de symboles, lui a succédé, et là non plus n’a pas tenu face aux faits. Les linguistes ont alors modifié la définition du langage pour qu’il reste exclusif aux humains, sous forme de grammaire et de syntaxe. Malheureusement pour eux, les éthologues sont déjà en passe de trouver de telles facultés chez les animaux. L’arrogance ne serait-elle tout ce qui reste à l’homme ? Peut-être les animaux nous méprisent-ils, après tout…

L’homme a définitivement plus en commun avec les animaux que ce qu’on est porté à croire au premier abord, il a en fait plus de similitudes avec ceux-ci que de différences. Mais même en prenant conscience de cela, il est difficile de cesser de se focaliser sur les différences, tant elles forment un paradigme dominant dans une société où l’animal est exploité et parfois assimilé à un objet.

L’image correspondant à la situation est celle d’un iceberg. La partie visible est faite des différences, qui sautent aux yeux plus ou moins évidemment, tandis que la partie immergée, largement majoritaire en proportions, constitue les similitudes. La partie immergée, si elle est négligée, peut se révéler dangereuse ; de même, sous-estimer les similitudes entre notre espèce et les autres nuit aux études sur le monde animal.

De l’arbre au buisson

En réalité, la limite entre les similitudes et les différences n’est pas aussi nette que celle d’un iceberg. Presque systématiquement, dans le vivant, on a affaire à un continuum. Il n’est possible que de définir des concepts, et les limites entre ceux-ci sont arbitraires. Il est important de réaliser que ces limites n’existent pas, ne peuvent pas exister, mais que l’esprit humain (et non-humain [page 48] !) doit s’en représenter mentalement pour permettre une meilleure efficacité cognitive. Selon la théorie de l’évolution, tout caractère provient d’un autre le précédant. Les innovations évolutives s’accumulent et divergent selon les lignées, elles façonnent progressivement la diversité et accentuent les différences.

Au fur et à mesure de l’avancée de la compréhension des mécanismes de l’évolution, le concept d’espèce a aussi évolué. Tout a commencé par une conception fixiste issue de l’esprit (trop) fertile d’Aristote qui hiérarchisait le monde naturel selon la proximité avec les dieux et donc, sans surprise, l’homme au sommet. Succéda à cela une classification utilitaire selon les besoins humains, puis, avec les avancées méthodologiques de la science et une volonté grandissante d’objectivation, c’est une discrimination morphologique qui fit bientôt autorité. Aujourd’hui, une espèce est définie par des individus ressemblants morphologiquement, interféconds et dont la descendance est fertile. Mais quand on étudie les organismes unicellulaires (végétaux ou animaux), ces critères ne tiennent plus. Soit dit en passant, le critère morphologique est déjà très faible chez les animaux, où le dimorphisme sexuel provoque souvent la confusion. Chez les unicellulaires, les ressemblances d’apparence sont évidemment beaucoup plus fréquentes et importantes. Et l’interfécondité, pour un organisme se reproduisant par division d’une cellule mère en deux cellules filles, n’a juste pas de sens.

Les végétaux sont eux aussi issus de limites mentales créées par l’homme. Ils ne possèdent pas d’ancêtre commun qui leur est propre, comme c’est le cas pour les animaux ou les champignons. L’ancêtre commun à tous les végétaux l’est en fait aussi aux animaux et aux champignons.

Seule une analyse génétique permet de discriminer ou de regrouper efficacement des ensembles d’individus. Mais même comme ça, la limite peut être floue, la question se posant de savoir à partir de combien de différences génétiques elle se pose.

Tout cela pour dire que le concept d’espèce est voué à être abandonné, car jugé inapproprié au paradigme actuel en biologie. Il reste pour l’instant le moyen le plus pratique de se comprendre, car l’homme a besoin de compartimentations mentales, et faute de mieux, il continuera d’être employé par le monde scientifique, tout en comportant implicitement son invalidité.

Charles Darwin disait déjà en reprenant le principe de continuité que « La nature ne fait pas de saut ».

Si elle ne fait pas de saut, elle fait au moins des bifurcations. Les différentes lignées du vivant résultent d’une différenciation génétique par accumulation de mutations. Elles suivent ensuite une histoire évolutive différente. Ce qu’il faut comprendre, c’est l’aspect non-linéaire de la diversité du vivant ; on parle d’une diversité buissonnante, et cela est valable pour la morphologie comme pour la cognition. Aucun individu actuel n’est moins ou plus évolué qu’un autre. Il faut abandonner la vision véhiculée par des adages du type : « L’homme descend du singe », car l’homme et le singe sont des espèces actuelles, et descendent donc d’un ancêtre commun, qui n’était ni un singe, ni un homme. D’ailleurs, l’ancêtre commun est un être fictif. Encore une fois, c’est une représentation mentale qui permet de se représenter une limite (qui, encore une fois, n’existe que dans notre esprit).

Il est intéressant de constater que des biologistes (ainsi que d’autres scientifiques et non-scientifiques), qui vous expliqueraient ces notions bien mieux que je ne saurais le faire, les oublient quand il s’agit d’étudier l’intelligence et la cognition. Il est absurde de considérer qu’une aile est supérieure à une main, ou qu’un nez est mieux qu’une truffe ; Il est tout aussi absurde de hiérarchiser les cognitions, car elles non plus n’évoluent pas linéairement. La morphologie et la cognition évoluent pour s’adapter à l’environnement, et ce différemment selon les espèces.

Actuellement, toutes les cognitions sont également évoluées, diffèrent et se ressemblent en bien des points. Toutefois elles n’assurent pas les même fonctions, ni ne les assurent par les mêmes mécanismes.

First Person Scientist

Le biais persistant faisant inlassablement répéter l’homme que telle espèce est moins évoluée que telle autre (en parlant d’espèces actuelles) vient de cette maxime proclamant que « L’homme est la mesure de toute chose ». Passionnants en cours de philo, les grecs anciens gagneraient à rester discrets dans les sciences naturelles. Notamment en biologie, placer l’homme en unité de référence n’est décidément pas un bon choix. Il doit rester un outil mental de représentation et de comparaison, pour conceptualiser le vivant à partir de ce que l’on est capable d’en percevoir. Comment, par exemple, appréhender l’olfaction en faisant abstraction de ce que l’on en connaît ? Prendre une référence connue est inévitable, mais il faut garder en tête qu’il ne peut y en avoir d’absolue en biologie, en raison de son aspect buissonnant.

En éthologie, les chercheurs ont bien compris que partir de l’homme était ambivalent pour tenter d’approcher les cognitions des autres espèces : inévitable et biaisé. C’est pourquoi un certain Uexküll a trouvé la notion d’Umwelt : il s’agit de l’environnement perçu subjectivement par un organisme (Ja, c’est de l’allemand, traduisez par « monde propre »). S’il est assez aisé de s’imaginer que chaque organisme perçoit le monde différemment, il est impossible de réellement le percevoir comme lui. Cette notion est fondamentale, car elle implique que pour étudier le comportement d’un animal, comprendre ses interactions avec son environnement, produire des hypothèses et les tester, l’umwelt de l’animal considéré doit être compris le mieux possible. Ce n’est pas une mince affaire, et les techniques modernes apportent une aide considérable dans ce domaine, avec entre autres l’exploration du système nerveux, l’ensemble d’organes responsable de la cognition. Cette cognition a comme rôle premier de réduire le flux d’information arrivant à l’animal pour qu’il puisse l’assimiler. Ce qui en résulte constitue l’umwelt. Connaître l’umwelt d’un organisme permet de formuler des hypothèses raisonnables à partir d’observations, voire directement d’élaborer des théories solides, nécessitant peu de preuves pour être validées. On sait ce qui atteint et n’atteint pas l’animal, on accède donc à un pouvoir prédictif conséquent.

Là où une connaissance de l’umwelt n’est pas seulement pratique, mais bien nécessaire, c’est dans la conception de tests adaptés. En effet, lors de la phase de la démarche scientifique consistant à tester les hypothèses, savoir si une réaction de la part de l’animal est au moins possible est crucial. On n’imagine pas évaluer les facultés empathiques d’un aveugle en lui présentant une série de portraits photo… Ces tests se doivent de comporter le moins possible de postulats infondés, et il est souvent ardu de savoir quelle approche adopter avec telle espèce. Le célèbre test du miroir et de la tache a permis de révéler la conscience de soi chez plusieurs espèces : un individu marqué sous anesthésie d’une tache qu’il ne peut pas voir, est amené à se reconnaître dans un miroir et à tenter d’effacer la tache. Les pies, les éléphants, les singes réussissent ce test, mais pas les chiens. Sont-ils pour autant dénués de conscience de soi ? Ou bien le test, entièrement visuel, ne leur permet-il pas d’en faire preuve, l’odorat prévalant sur la vue chez les chiens ? Nous devons donc connaître au mieux l’umwelt de nos amis canins, et passer outre notre propre perception pour concevoir un test du miroir analogue pour l’olfaction.

L’environnement dans lequel le test se déroule induit également des biais s’il n’est pas contrôlé. Nombreux sont les tests comparant les facultés des singes à celles des humains à avoir été complètement erronés, montrant une supériorité significative de tous les traits cognitifs étudiés de petits enfants sur des chimpanzés – cela dit, la plupart du temps, les chercheurs en cause visaient justement à démontrer cette supériorité, en laquelle il avaient une foi inconditionnelle. En fait, les gamins étaient très largement favorisés par le fait d’interagir avec des chercheurs humains, dans un environnement ressemblant à leur chambre, avec des objets familiers, voire carrément assis sur les genoux de leurs parents (qui pouvaient les guider sans le savoir ). Bien entendu, même pour un chimpanzé né et élevé en institut de recherche, le contexte ne facilite pas les choses. Mais grâce à des tests taillés sur mesure, nous savons aujourd’hui que les facultés mentales que l’homme partage avec des animaux ne sont pas forcément plus performantes chez lui : le chimpanzé dispose par exemple d’une meilleure mémoire immédiate.

Tout compte fait, quand on étudie les facultés mentales des animaux, on compare des cognitions et non des intelligences. La cognition est le processus par lequel les informations provenant du monde sont traitées par l’animal, elle crée l’umwelt. L’intelligence est la capacité à utiliser par la suite ces données, les comprendre. Comparer des intelligences entre espèces n’a pas de pertinence, car elles résultent des processus cognitifs les précédant. Il est possible d’aboutir à un même résultat par des voies différentes : une abeille réalise une sorte de danse pour indiquer précisément la localisation d’une source de nourriture, quand nous pouvons délivrer l’information par la parole, un geste ou même un dessin.

Un canon qui fait des vagues

Plusieurs routes mènent au même endroit (mais pas toutes à Rome). Entre temps, les bifurcations s’adaptent aux besoins : depuis le bureau, vous pouvez rentrer chez vous en passant chez l’épicier, la pharmacie, ou les deux (un biologiste me tuerait s’il lisait une telle analogie…).

En morphologie, les fossiles permettent facilement la rétrospection et la connaissance de l’histoire évolutive précise. Simplement en datant les spécimens retrouvés, si l’on en collecte assez, on est capable de retracer les mutations graduelles que ces derniers ont subi.

Cette démarche est évidemment impossible pour la cognition : un cerveau ne fossilise pas ! Et quand bien même, on aurait besoin d’observer son activité et sa conséquence sur le comportement de l’organisme. C’est pour cela qu’il est nécessaire de prendre comme point de départ les mécanismes cognitifs de l’homme. Cependant, on ne considère pas que les autres espèces on arrêté leur évolution cognitive là où leur lignée a divergé de celle empruntée par l’homme. Chacune a développé ses spécificités, ses innovations. Si on trouve un trait commun à l’homme et à une autre espèce, alors ce trait a pu apparaître chez leur ancêtre commun. Cela permet de généraliser le trait à tous les descendants de cet ancêtre.

Au cours de cette rétrospection, on progresse avec la loi des vagues cognitives, qui stipule que toute aptitude cognitive se révèle plus ancienne et plus répandue qu’on ne le croyait au départ. Au fur et à mesure que l’on affine les tests, que l’on appréhende plus précisément les umwelten (pluriel de umwelt pour ceux qui n’ont pas fait allemand LV2), on décèle mieux ces aptitudes. Par exemple, utiliser un outil fut un temps un propre de l’homme, et il est maintenant de notoriété publique que les animaux en font régulièrement usage. Relativement récemment, c’est chez les oiseaux (particulièrement les corvidés) que l’on a prouvé cette capacité. Et que dire des céphalopodes (ceux avec pleins de bras et des cerveaux dedans) qui ramassent des coquilles pour se protéger avec ?

Systématiquement en sciences, la parcimonie est de règle lors de la formulation d’hypothèses. Nos amis zététiciens pensent bien sûr déjà au fameux rasoir d’Ockam. L’évolution cognitive dispose d’une variante : le canon de Morgan, qui recommande de ne pas postuler des capacités cognitives de haut niveau si des capacités de niveau inférieur peuvent expliquer un phénomène. Lloyd Morgan, qui l’énonça en 1894, à été poussé par de petits soucis potentiels de cohérence à émettre une réserve, en cela qu’il est tout à fait envisageable de proposer des interprétations cognitives plus complexes si l’espèce a déjà fait preuve d’une haute intelligence.

Si le sportif intelligent évite l’effort inutile, l’éthologue avisé évite de repartir à zéro. Finalement, le canon de Morgan nuancé permet de coupler les connaissances sur l’évolution à la parcimonie et à la plausibilité d’une hypothèse. La simplicité n’est pas nécessairement une preuve de vérité, et il ne faut pas la confondre avec la réalité. Comme la nature ne fait pas de saut (à part les kangourous, mais c’est une autre histoire), il est contre-productif de penser les mêmes fonctions sont assurées par des mécanismes radicalement différents chez deux espèces proches. Rechercher la parcimonie cognitive reviendrait parfois à rejeter la parcimonie évolutive, et tendrait à nous faire croire aux miracles : les hommes seraient dotés de facultés mentales si avancées par rapport au reste du monde animal, que nous serions distants de plusieurs années-lumières évolutives ! C’est absurde, vous en conviendrez, et personne n’est prêt à aller jusque là.

Néocréationnisme et noix de coco

En fait si. L’éthologie, dont j’ai exposé quelques principes, a connu des débuts difficiles. Le Béhaviorisme (cette fois-ci c’est de l’anglais, correspondant en français à « comportementalisme »), qui dominait alors, était centrée sur une approche psychologique, et mettait l’accent sur le comportement observable et l’apprentissage. Dans sa forme extrême, il réduisait même le comportement à des associations apprises et rejetait tout processus cognitif interne. C’est de la conviction que les comportements ne pouvaient pas se résumer à des incitations que l’éthologie moderne a pu prendre de l’ampleur, peu après la Seconde guerre mondiale, grâce aux efforts de Konrad Lorenz et Niko Timbergen. Celle-ci prône une approche biologique du comportement, et insiste sur le comportement propre en tant qu’adaptation à l’environnement naturel.

Peut-être avez-vous entendu parler de la boîte de Skinner ? B. F. Skinner, grand béhavioriste de son temps, avait placé des rats dans une boîte, qui recevaient ou non des chocs électriques ou de la nourriture selon le levier qu’ils activaient. Au bout d’un certain nombre d’essais, les rongeurs ne pouvaient plus se tromper, et activaient toujours le levier adapté à la situation, pour arrêter un choc ou délivrer la nourriture. C’est ce qu’on appelle le conditionnement opérant, et cela reste un outil précieux pour apprendre à des sujets d’expérience des comportements dont on se servira par la suite, mais l’erreur du béhaviorisme consistait à décréter que c’était la seule démarche possible.

Aujourd’hui encore, un béhaviorisme qui ne dit pas son nom traîne dans les labos, des chercheurs continuent de postuler l’impossibilité de hautes aptitudes mentales chez les animaux, ce qui oriente leurs expériences et ne peut donc en aucun cas aboutir à en déceler. Ils préfèrent penser que tout comportement complexe que l’on peut observer peut s’expliquer par une programmation à trouver des solutions adroites. Chaque thèse cognitive est isolée et substituée par une explication fondée sur l’apprentissage associatif. Comme on l’a dit, la parcimonie s’oppose parfois à la réalité, et les explications qu’ils sont obligés d’avancer sont souvent tirées par les cheveux. Postuler une capacité supplémentaire est parfois plus simple, tout en restant parcimonieux en regard des connaissances déjà acquises. De même, concernant des caractéristiques morphologiques, on préfère postuler que des ressemblances sont issues d’un ancêtre commun (par la suite on peut s’apercevoir que ce n’est pas le cas, comme avec l’aile qui est apparue plusieurs fois au cours de l’évolution). L’hypothèse la plus simple à propos de ressemblances comportementales est de postuler des processus mentaux communs. La charge de la preuve revient à ceux qui prétendent une plus grande complexité, car c’est plus coûteux.

L’idéologie de la supériorité de l’homme dans le monde vivant produit des opposants vigoureux et réactifs à toute démonstration d’égalité entre humain et animal. Certains sont convaincus qu’il est impossible d’apprendre quoi que ce soit sur la cognition animale, car ils confondent la difficulté et l’impossibilité. Si l’établissement de protocoles adaptés, la prise de perspective correcte et le contournement des biais naturellement commis par l’homme sont effectivement difficiles, l’éthologie a prouvé maintes fois les bénéfices de la persévérance. Malheureusement, ses moindres failles deviennent prétexte à l’attaquer toute entière : ces pseudo-sceptiques prennent en exemple des sujets très complexes, encore peu connus et dont le consensus n’est pas clairement établi, comme la conscience, et vont jusqu’à opposer des arguments philosophiques.

Encore plus radicaux, de fervents défenseurs idéologiques pensent, comme on l’a évoqué avec l’anti-évolutionnisme, que l’évolution a contourné la tête de l’homme. Le cerveau de l’homme serait tellement exceptionnel parmi le règne animal qu’il placerait à lui tout seul son porteur sur des sommets inatteignables pour les créatures qui l’entourent. Ce n’est pas tant le comportement de l’animal qui les intéresse mais la place prépondérante de l’homme dans l’univers. Justement, l’étude de l’animal et sa revalorisation constante qu’elle entraîne les contrarie, car elle tend à remettre en cause (sans en faire un objectif, hein!) la place que s’est attribué l’homme. Les recherches ont beau faire admettre à la majorité de la communauté scientifique que la partie immergée de l’iceberg est bien plus importante qu’elle ne paraît, cela ne provoque chez les partisans opposés qu’un impératif de surestimation de l’homme. Comme le dit si bien Jonathan Marks, anthropologue américain : « Si l’on appelle culture le comportement des grands singes, cela signifie simplement qu’il faut trouver un autre mot pour ce que font les humains ». Peut-être, au fond d’eux-mêmes, en tant que scientifiques sensibles à la démarche du même nom, ne font-ils preuve que d’une dissonance cognitive les obligeant à réfuter les théories venues chambouler ce qui semblait évident depuis des siècles.

De vrais sceptiques existent néanmoins qui remettent rationnellement en cause le travail des éthologues. A cause de l’histoire de la discipline, ceux-ci sont déjà bien au fait des travers possibles, mais personne n’est immunisé contre l’amour d’une idée, ni contre l’amour des animaux ! Le scepticisme invite une fois de plus à la parcimonie, qui peut être nuancée quand c’est justifié, et à l’impartialité de l’expérimentation.

Tout compte fait, s’il faut retenir une chose de ces querelles, c’est qu’elles finissent par tomber dans la métaphysique et desservent la science plus qu’elles ne la poussent à prouver, justement, sa scientificité. La confusion entre les différents sens du mot « science » est entretenue, et la médiatisation montre au public des pro-animaux en guerre idéologique contre des pro-humain, avec une incitation à prendre parti. Partir du principe que l’homme est au-dessus de tout est essentialiste, s’interroger sur ce qui lui est propre et sa nature est une perte de temps, et vouloir prouver le contraire biaise les études sur les animaux.

Quel est l’intérêt de se penser supérieur ? Quand bien même trouverait-on un trait qui ferait devenir acceptable ce point de vue, cela légitimerait-il quoi que ce soit dans nos agissements ? Nous sommes incontestablement plus doués dans beaucoup de domaines, mais encore faut-il pouvoir comparer ces domaines. Sans prendre en compte la technologie, il n’est pas possible de hiérarchiser notre sens de l’orientation avec celui des cétacés, car les mécanismes utilisés sont trop différents (l’exemple n’est pas parfait, tout ne se passant pas dans le cerveau). Mais ce n’est que cela, un plus sur des compétences données. Et si l’on décide quand même de comparer ces compétences en oubliant les différences de mécanisme qui les sous-tendent, alors il ne nous reste plus rien : les fourmis entrent dans des guerres de clans gigantesques, les singes entretiennent des relations politiques intra et extra-groupe complexes, des parasites en tous genres manipulent leur hôte, les oiseaux résolvent des casse-têtes, les crocodiles imitent des branches mortes pour chasser… Et les poulpes font des montagnes russes avec des noix de coco ! Oui, même les activités jugées superflues sont pratiquées partout dans la nature, on a d’ailleurs pu assister au lancement de mode chez des chimpanzés, (voire de comportements de coquetterie, une chimpanzé se coiffant d’une feuille d’arbre devant un miroir). Et pour ceux qui voudraient prouver une nature foncièrement mauvaise à l’homme, il n’est pas non plus le seul à tuer ses propres congénères.

On s’en rend de plus en plus compte, l’anthropomorphisme n’est pas nécessairement anthropocentrique. Dès lors qu’il est raisonnable de penser que les mêmes mécanismes sont présents chez l’homme et d’autres espèces, refuser de leur accorder les mêmes facultés mentales est du déni de réalité. A défaut de pouvoir appréhender le monde autrement qu’en tant qu’homme, ce déni est de l’anthropodéni : si le rire du singe n’en n’est pas un, alors celui de l’homme non plus.

En diffusant progressivement le paradigme actuel de la recherche animale et en justifiant auprès du public les conclusions auxquelles elle aboutit, peut-être la manière de voir les animaux évoluera-t-elle positivement. En tout cas mieux que par un militantisme agressif, qui pousse finalement davantage à réagir en réaffirmant des positions irrationnelles et complètement dépassées.

 

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