Nous revenons quelque peu sur l’article précédent, portant sur une revue médiatique de la prospective d’un véganisme globalisé.

Certaines données se sont révélées inexactes, certains sujets n’avaient été qu’évoqués. Nous pensons que le propos militant affiché se doit d’être le plus rigoureux, car il est le plus sujet à la critique. Voici donc de quoi en remettre en couche !

Corrections et nouveaux chiffres sur l’élevage

En premier lieu, nous avions évoqué 14,5% des gaz à effet de serre (GES) d’origine anthropique émis par les élevages, contre 14% pour les transports.

Ce qu’il fallait savoir à ce propos, c’est que les chiffres des GES des élevages sont calculés par la FAO, en prenant en compte entre autres de la production des aliments et intrants des animaux, de la transformation des aliments issus de ces animaux, et des transports associés.

De plus, on généralise beaucoup, mais les GES provenant directement d’animaux sont principalement ceux des éructations des ruminants, et il y a des différences entre les feedlots américains et les pâturages de montagne.

Côté émissions des transports humains, les chiffres viennent du GIEC, et ne représentent que les émissions des véhicules en circulation. Si les processus de fabrication et la gestion des véhicules en fin de vie étaient pris en compte, cette part serait plus grande.

Ces nuances n’invalident pas la critique originale, mais viennent simplement apporter des précisions.

Même chose pour l’eau utilisée par les élevages. Les volumes d’eau que nous annoncions, par exemple 15000 pour 1kg de viande de bœuf, comprennent l’eau bleue (la consommation des animaux et les irrigations), l’eau verte (l’eau de pluie) et l’eau grise (utilisée pour dépolluer l’eau des affluents et le recyclage). Ce calcul ne prend pas en compte les cycles biologiques, et ce kilogramme de bœuf coûterait finalement en « eau utile » 50 litres.

Nous ne disposons pas des chiffres en « eau utile » correspondant aux fruits, légumes et céréales, mais si les proportions sont les mêmes, alors la critique est toujours légitime car ils consommeraient environ 10 fois moins.

Concernant la nourriture des élevages, 70% sont des fourrages et d’autres produits non consommables par l’homme, et 30% sont des aliments concentrés qui valorisent les résidus des cultures et les sous-produits de l’alimentation humaine.
Tout de même, 32% de la production mondiale de céréales sert à nourrir les animaux d’élevage.

Beaucoup des terres agricoles occupées par les élevages sont non-labourables, et donc économiquement optimisées. Cela ne suppose pas qu’il soit indispensable que ces terres soient occupées par des élevages. Selon les terrains, des cultures peuvent y être implantées avec plus ou moins d’efficacité.

Pour les élevages dont les animaux sont nourris en partie sur des prairies, ils entretiennent des écosystèmes extrêmement importants. Les prairies sont riches en biomasse microbienne, elles favorisent les pollinisateurs par leur biodiversité, absorbent beaucoup de CO2 (et compenseraient d’ailleurs 80% des émissions de méthane des ruminants), et filtrent très bien les eaux.

Quels que soient les types d’élevages, les animaux produisent des matières organiques fertilisantes.

Pour rester dans le propos militant, nous ferons remarquer que ces considérations sur l’importance des interactions entre les animaux et leur environnement ne supposent pas de les tuer une fois leur service écologique rendu. On ne fait qu’expliquer comment les écosystèmes fonctionnent… Comme nous l’avions déjà dit, un véganisme que nous jugeons rationnel ne s’opposerait par principe à tous types d’élevage.

Remise en cause éthique ?

Au sujet des élevages, nous sommes tombés sur une étude intéressante, dont les auteurs, sociologues, pensent que les animaux « travaillant » (pour reprendre un terme humain) se devaient d’être étudiés par la sociologie plutôt que par l’éthologie. Leurs travaux prennent place dans une petite exploitation laitière, et en viennent à la conclusion que les vaches expriment leur reconnaissance au travail en se montrant plus participatives et dociles, quand leurs conditions de travail et de vie sont confortables. L’étude se justifie d’un corpus théorique, citant Marx et les concepts d’aliénation au travail, pour légitimer la place de la sociologie dans l’étude des animaux au travail. Nous n’avons pas été convaincus de cette lecture, et les auteurs rappellent eux-mêmes que les vaches ne trouvent pas de satisfaction à produire, ni quantitativement ni qualitativement. Nous doutons beaucoup de la pertinence d’invoquer alors de tels concepts quand l’éthologie peut fournir une lecture de ces comportements. Il semble presque évident que des animaux bien traités, subissant du stress, sont plus à même de faire ce qu’on leur demande et ce pour quoi on les a conditionnés.

Manger, c’est compliqué

Nous avions également parlé des régimes végétariens et végétaliens.

Une étude du rapport DUALINE (dont le graphique synthétisant les résultats) a dressé la relation entre la quantité de calories consommées et l’impact carbone associé, par habitant.

Le calcul de l’impact carbone semble assez complet, incluant la production agricole, les transformations alimentaires, le conditionnement et l’emballage, le transport, la distribution et le stockage. Seuls sont exclus les transports du consommateur et ses gaspillages éventuels.

La distribution est linéaire telle qu’attendue : l’impact carbone augmente proportionnellement avec la consommation de calories.

L’originalité est que les chercheurs ont en plus déterminé les proportions d’aliments végétaux et d’origine animale chez les consommateurs étudiés, et les ont représentés dans les résultats. On observe que, à consommation égale de calories, les consommateurs ingérant proportionnellement davantage de produits animaux ont un impact carbone plus fort. Cependant, différentes variables rentrent en jeu dans le calcul, et il semble que les proportions animaux/végétaux soient beaucoup moins responsables de cet effet que la quantité globale de calories ingérées. (Voir le détail des données et du calcul dans l’étude)

L’effet est tout de même présent, et notons que des études prospectives disent qu’il serait possible de nourrir 9 milliard d’humains en 2050 en abaissant la consommation moyenne quotidienne par habitant à 2000 kCal, avec une disponibilité de 3000 kCal/hab/jour.

Nous n’avions pas parlé de la viande artificielle. En dehors de la prouesse technologique qu’elle représente, elle ne sera pas une alternative intéressante avant un sérieux progrès dans les recherches, voire jamais. En effet, aujourd’hui on la produit à partir d’hormones de croissance, de serum de veau fœtal, d’antibiotiques et de fongicides. Certains des procédés sont même interdits en élevage. Donc contrairement à ce qu’on pourrait croire, pour l’instant, la viande artificielle n’est pas totalement éthique. L’impact carbone, si on venait à produire ce type de viande industriellement, serait très certainement comparable à celui de l’élevage actuel.

Au niveau de la santé, nous avons légèrement creusé le sujet, mais au vu de son étendue et de sa complexité, cela reste encore très superficiel. Chaque point mériterait un approfondissement à lui tout seul.

Nous évoquions une hypocrisie concernant les hormones de croissance et les médicaments, desquels on ne parle pas dans les conclusions d’articles journalistiques qui recommandent mollement de baisser sa consommation de viande.

Nous ne retirons rien : ces produits sont bels et bien présents dans la viande. Mais si des hormones de croissance ont été les sources de véritables scandales sanitaires dans la passé, aujourd’hui les normes ont évoluées, les produits et leurs doses changées. Selon plusieurs agences de sécurité sanitaire, il n’y a plus de risques pour la population en considérant les doses d’exposition.

Rappelons qu’il est impossible de démontrer l’innocuité absolue de quelque substance que ce soit, et qu’appliquer bêtement un principe de précaution n’est pas rationnel quand de nombreuses études d’origines variées portent un faisceau d’indices conséquent concernant cette innocuité.

Il est toujours utile de raisonner en proportions. Chez le bœuf traité aux œstrogènes, on retrouve 1,4 nanogramme (milliardième de gramme) pour 100 grammes de viande, contre 1,1 pour un bœuf non-traité. Le pain blanc en contient environ 56 000 nanogrammes pour 100 grammes, les haricots rouges 163 000 ng, et la farine de soja 137 000 000 ng. Ne concluons pas hâtivement, les effets des phytohormones ne sont pas assimilables à ceux des nôtres, et s’ils étaient si dévastateurs que de simples chiffres pourraient le suggérer, ces aliments seraient depuis longtemps interdits.

Des questions se posent toujours concernant les effets des hormones et antibiotiques des viandes d’élevage sur les fœtus humains, dont les interactions avec les éléments extérieurs sont encore très méconnus.

Cela étant dit, le fond demeure : l’éthique nous autorise-t-elle à accélérer la croissance d’animaux dans le seul but de les exploiter ? Nous humains avons le choix d’ingérer des substances modifiant notre métabolisme, tout en étant encadrés par des professionnels de la santé. En l’absence de choix des animaux et en regard du but recherché (les manger), leur imposer cela tout en leur accordant le statut d’être sensible est incohérent, même en sachant les normes de traitement imposées en industries (quand elles sont respectées).

Restons dans la santé humaine, avec les problèmes de besoins et de carences.

On vante souvent la meilleure santé des végétariens et végétaliens, mais il semble que cela est surtout dû au fait qu’une prise de conscience sur des pratiques alimentaires entraîne souvent plusieurs changements de comportements liés à la santé.

Des contre-exemples existent, notamment aux USA, où des recommandations de réduire les apports en graisses animales ont causé l’augmentation des sucres dans l’alimentation. En a résulté une augmentation des diabètes de type 2 et de la prévalence de l’obésité, de 14% à 30% de 1971 à 2010. Ces recommandations ont finalement été retirées.

Les méfaits de la viande rouge sont néanmoins avérés. Le fer qu’elle contient réagi avec les lipides pour former des aldéhydes qui finissent par causer des cancers du côlon. Pour reprendre les USA, les incidences de cancers ont baissées dans le même temps des recommandations sus-citées.

Comme rien n’est jamais simple, notons que le fer est un nutriment essentiel et que celui d’origine animale (héminique) est plus facilement assimilable par l’organisme, à hauteur de 10 à 30%, contre 1 à 5% pour le fer non héminique, d’origine végétale, qu’il faut en plus combiner avec des apports en vitamine C. Nos apports quotidiens sont censés être largement suffisant pour pouvoir se passer de viande sans soucis, ce qui n’est pas le cas de la vitamine B12.

Essentielle également, dont les carences peuvent amener de graves troubles, elle ne se trouve que dans les produits animaux, et bien plus dans la viande que dans les produits laitiers et les œufs. Un régime végétarien peut être trop pauvre en B12 si les apports ne sont pas surveillés.

Heureusement, la chimie de synthèse et nous offre aujourd’hui des solutions variées pour suppléer à tous ces manques qui sont potentiellement créés par des choix alimentaires. Des produits enrichis en B12 et des gélules sont disponibles, car la vitamine est synthétisée par des bactéries dans des quantités qui permettraient de combler les besoins de l’humanité entière ; le fer est facilement trouvé dans les végétaux, et manger sans viande ne cause pas nécessairement un déséquilibre dans l’apport en sucre si on prend un peu la peine de cuisiner autre chose que des pâtes.

Que conclure de cela ?

Vous l’avez remarqué, nous n’avons pas changé la ligne du propos, mais seulement apporté des précisions et des corrections. Le fond idéologique demeure, car l’éthique se moque bien des chiffres. Nous apprécions peu de contraindre des volontés louables par une pensée économique. Car oui, la transition que nous pensons souhaitable coûtera cher à tout le monde, en argent comme en investissement mental pour changer ses habitudes de vie. Peut-être est-il mieux de ne pas rester dans ce paradigme rigide et bien installé. Le système change quand les individus changent leurs comportements.

Ce genre d’article a pour vocation de susciter le questionnement, tout en sachant ou orienter son énergie pour ne pas se battre dans le vide. C’est pour cela que nous souhaitons être au plus proche des données, quitte à sembler nous contredire.

Nous sommes conscients que la nourriture est un sujet sensible, qui véhicule bien des croyances, et répond à beaucoup d’habitudes ancrées. Ce que nous mangeons touche à notre identité, il est donc difficile de vouloir modifier drastiquement cela. Prendre conscience des choses et se poser des questions est sûrement une excellente première étape.

NDLR : Le blog Pensées psycho-sceptiques nous a cité dans son Liebster Award 2017, nous en sommes flattés et en profitons pour vous orienter vers ce site qui vaut le détour.

 

SOURCES

Les dossiers longs et complets du CNRS :

http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Systemes-agricoles/Tous-les-dossiers/Fausse-viande-ou-vrai-elevage/Quelques-idees-fausses-sur-la-viande-et-l-elevage

http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Securite-alimentaire-mondiale/Tous-les-dossiers/Vers-une-alimentation-plus-durable/alimentation-non-durable/(key)/0

L’étude sur les impacts carbone des régimes alimentaires :

http://inra.dam.front.pad.brainsonic.com/ressources/afile/225048-ecc38-resource-dualine-chapitre-3.html

Hormones et médicaments pour animaux :

https://www.agrireseau.net/bovinsboucherie/documents/TM2003charriere.pdf

https://www.cahi-icsa.ca/fr/hormones

http://www.canalvie.com/sante-beaute/nutrition/infos-et-conseils/la-viande-traitee-aux-hormones-1.812012

L’étude sociologique des vaches laitières :

http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2010-1-page-235.htm

 

 

 

 

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2 réflexions sur “Ajouts et corrections à propos du « monde végan »

  1. Oups, et bien merci de la correction, c’est vrai qu’on fait rapidement des amalgames… Remplacez donc « élevages » par « élevages de ruminants ».
    Quoique, j’ai bien écrit « fourrage ET d’autres produits non consommables » !

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  2. « Concernant la nourriture des élevages, 70% sont des fourrages et d’autres produits non consommables par l’homme, et 30% sont des aliments concentrés qui valorisent les résidus des cultures et les sous-produits de l’alimentation humaine. »

    Faux, l’INRA parle des ruminants. Les monogastriques sont la majorité des animaux de rente (poissons puis oiseaux), et on ne les nourri pas au fourrage. On doit donc être bien loin des 70%.

    J'aime

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